Le Rénovateur: Jeudi, 18 Mars, 1999

Cultures

L'ami retrouvé

RATSAMY VIPHAKONE-SZAFRAN
Paris, France

La dernière fois que j'ai vu Thep Thavonsouk, il se préparait à une brillante carrière diplomatique au service du gouvernement lao. C'était il y a presque trente ans.
Je ne me souviens plus de notre première rencontre. Dans les années soixante, au lycée de Vientiane, on ne se rencontrait pas, nous étions tout simplement là, tous ensemble, une joyeuse bande d'adolescents plus soucieux de ce que nous allions devenir que de la guerre qui faisait rage au loin.
A cette époque Thep dessinait déjà. Il était le fils doué de celui qui fut l'unique prof de dessin du lycée, Marc Lequay. Si Thep lui donnait joie et satisfaction, je sais que, pour ma part, je fus son désespoir et j'en garde un souvenir cuisant. Mais dans les vastes cours du lycée, à l'ombre d'immenses flamboyants, la vie était douce, l'avenir certain.
A un âge où se fondre dans un groupe est essentiel, Thep faisait tâche. A l'aise avec les Lettres, le chant, la peinture, bref la culture du pays, il voulait devenir diplomate pour représenter le pays. Sa facilité avec les langues confirmait ce choix. Pour marquer sa différence à une période où la voix royale passait par des études supérieures en France, il décrocha une bourse Fulbright. Il partit donc parfaire son anglais et faire ses premiers pas dans le monde à New York. Thep disparut de mon horizon à ce moment-là.
Il y a peu de temps, à Vientiane, un après-midi, alors qu'en compagnie d'une autre amie de très longue date je sirotais le rituel lait de soja de la journée, Thep nous est tombé dessus. L'effet de surprise et l'émotion des retrouvailles passés, il nous annonça aussitôt qu'il était devenu un artiste. « Un artiste lao » précisa-t-il.
Depuis ce jour-là, Thep me fit le récit de son parcours depuis notre dernière rencontre et je pus le suivre à travers le monde dans sa recherche de ce qu'il avait toujours désiré: peindre.
D'abord le Canada où il avait commencé par enseigner le français et l'anglais parce qu'il fallait vivre avant d'écouter un appel qui se faisait de plus en plus pressant jusqu'au jour où n'hésitant plus, il rompit avec tout et partit pour Taiwan. Là, des maîtres chinois lui apprirent la discipline et la rigueur de l'art, coment trouver sa voie, la suivre sans concession.

C'est là qu'il découvrit qu'un seul trait peut contenir tout un univers en soi et comment le tracer.
Au Japon, lors d'un long séjour, Thep fut le disciple d'autres maîtres illustres. Il me conta un monde millénaire où tout est art, à commencer par l'art de vivre.
Puis, Hawaï. "Hawaï, me dit-il, ce fut la liberté. J'ai peint des papillons, c'était ce qu'il y avait de plus proche de mes sentiments du moment. Pendant des années, j'ai refusé de vendre ce tableau, je m'en suis séparé quand j'ai compris qu'il avait sa porpre vie, en dehors de moi. Mais je l'ai finalement laissé partir auprès de gens qui me sont chers." L'a-t-il aussi laissé partir parce qu'il n'avait plus besoin de ce symbole pour lui rappeler sa liberté? Celle d'être et de s'exprimer.
Depuis 1989 Thep Thavonsouk revient régulièrement au pays. Le citoyen du monde qu'il est devenu a tougjours su que se ressourcer sur sa terre natale était indipensable à son art. Tout est toujour parti d'ici. "Un peintre lao" insista-y-il encore.
J'ai plus qu'aimé les peintures de Thep. J'y suis tombée dedans comme on tombe dans les délices de l'enfance. Pour ceux qui, comme moi, vivent à l'étranger, Thep nous rappelle les lumières, les couleurs, les saveurs, les sensations que l'on va chercher au plus profond de soi les jours où tout est gris. Pour les autres, ceux qui s'apprêtent à découvrir le Laos, il entr'ouvre la porte étroit qui mène à un monde magique où il ne s'agit pas que du passé. Ce que peint Thep existe toujours. Mieux encore, c'est plein de promesses, plein d'un avenir peuplé de paysages et de personnages qui continueront à exister dans ce XXIe siècle.
J'ai retenu une anecdote de ces jours récents où entourés d'amis, nous avons échangé, démêlé le fils de nos vies. Celle de cette femme qui a refait toute sa salle de séjour, c'est à-dire son lieu de vie, autour d'une peinture de Thep. Je la comprends.